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Billets
Date de publication
07/03/17

Auteur(s)
William Mann

Référence bibliographique
Architectures Wallonie-Bruxelles Inventaires # 2 Inventories 2013-2016

Lien
www.wbarchitectures.be/en/publications/Architectures_Wallonie-Bruxelles_Inventaires___2_Inventories_2013-2016/516
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Un mélange étrange de conservation et d'innovation…

Les gestes de l'architecte se jouent au quotidien, dans la brume des idées reçues, des conventions et des tendances, mais, pourtant, ils s'écartent du présent. Nos traits et nos mots négocient le futur et étalonnent les distances entre des passés divers. Lignes, mots, pixels, bouts de carton ou de plastique: nos outils sont peu substantiels, mais ils sont tout ce qui est disponible pour nous diriger entre la roche de la permanence et les courants du changement continuel.

Pour la plupart, nous autres, les architectes, tenons le temps, avec ses désordres inhérents, en échec – par exemple, avec nos photographies propres et vides immortalisant ce bref instant où les bâtisseurs ont quitté le chantier et où les clients ne se sont pas encore imposés. S'il y a bien une chose qui peut nous sortir de ce présent superficiel, c'est la transformation d'un bâtiment conçu pour une certaine réalité, que nous adaptons à une autre, totalement différente. Je ne parle pas ici des ouvrages nés de la continuité et de la réussite, comme la croissance d'une institution ou d'une entreprise, mais ceux qui naissent de l'échec, des perturbations et de la dissolution. La nature temporelle du travail de l'architecte est indissociable du travail d'adaptation, manifestant ainsi la maxime de Viollet-le-Duc: «l'architecte n'est et ne peut être qu'une partie d'un tout; il commence ce que d'autres achèvent, ou termine ce que d'autres ont commencé»[1]. D'un certain point de vue, nous ne terminons même pas notre ouvrage, puisque l'achèvement est toujours provisoire.

Les bâtiments hérités d'un échec sont comme des bûches calcinées parmi les cendres, des traces matérielles d'une énergie immatérielle déjà consumée. Remuer les braises est une entreprise triste et déroutante. Le déclin de Monceau Fontaine, de Royal Boch ou d'Interlait est inscrit sur les pages du Soir: l'optimisme fragile d'une reprise qui semblait brièvement offrir une nouvelle compétitivité; l'opportunisme paresseux des investisseurs et des gouvernements; les volumes étourdissants de production qui n'étaient pourtant pas suffisants. Chaque année, un million et demi de tonnes de charbon, neuf mille tonnes de céramique, quatre cent huit millions de litres de lait: insuffisants. Insuffisants, semble-t-il, pour être compétitif à l'échelle continentale ou mondiale, mais trop pour une transition rapide vers une production artisanale à forte valeur ajoutée. Privés de stock et d'usine, les bilans restent irrésolus: des sites équivalant à la taille d'une petite ville, peuplés de quelques bâtiments non éphémères; des sols et des eaux imprégnés de toxines accumulées depuis des décennies, voire des siècles, une végétation pionnière construisant de nouveaux écosystèmes; la colère, la solidarité et la résolution des anciens employés, la curiosité des riverains longtemps tenus hors de l'enceinte de l'usine. Dans ces processus interrompus, mais inachevés, la matière et l'énergie sociale s'entremêlent de manière quasi inséparable.

Les vestiges de la mine de charbon, des céramiques et de l'usine laitière sont aujourd'hui consolidés et adaptés à de nouveaux usages. Au Martinet, l'un des quatorze carreaux miniers du vaste terrain houiller de Monceau Fontaine, les terrils coniques germent vigoureusement; à leurs pieds, la plaine est ponctuée de pavillons de brique et de béton éparpillés, réparés, mais toujours inoccupés; à La Louvière, les trois fours de brique sont l'unique vestige des céramiques, enfermés dans de nouveaux espaces muséaux et entourés de zones vides attendant leur développement; à Dison, près de Verviers, le cœur de l'immense usine laitière a été adapté pour accueillir un supermarché, un café, un théâtre, des salles de réunion et un studio de télévision.

Ces sites témoignent des métamorphoses de la région: une toile d'industries interdépendantes tissée sur plusieurs siècles, déchirée et défaite en quelques décennies seulement, les sociétés anciennement regroupées s'étant maintenant dissoutes en entreprises éparpillés et sans relation, des sites réparés pièce après pièce, le sol nettoyé un grain après l'autre. Le même combat, différent selon le contexte local, mais toujours le même en essence, se joue dans le Black Country et le nord de l'Angleterre, dans le nord-est de la France et en Allemagne, dans la Ruhr. Dans cette transition, le progrès même le plus modeste est bien durement acquis.

En effet, ce genre de transformation se caractérise par des différences d'échelle profondes. Ce n'est pas seulement la taille de nos régions industrielles ou encore le nombre de leurs sites interrompus, qui pèsent sur la capacité portante de notre activité économique. La différence d'échelle est de nature existentielle, car ces travaux sont le résidu des siècles passés, où la matière et la main-d'œuvre étaient mobilisées à grande échelle. Les confronter aux conditions d'une société et d'une économie atomisées relève de l'extrême.

Le projet du Martinet a été propulsé par un niveau inhabituel de mobilisation citoyenne. Pouvons-nous y voir le vestige d'une conscience collective forgée à des milliers de mètres sous terre? Les résidents du quartier avoisinant ont livré une campagne sans relâche, dès la première menace de réextraction des terrils, en 1976. Ce groupe, faible en nombre, mais pourtant très motivé, a confronté les corporations et cajolé les pouvoirs publics, obtenant ainsi un statut environnemental pour les terrils boisés, prônant l'acquisition du site en tant que réserve naturelle en 1999. Depuis 2007, il propose des plans ambitieux de renouvellement axés sur l'environnement, comprenant des fermes pédagogiques, un centre d'interprétation de la nature, un centre de formation en lien avec l'environnement ou encore de nouveaux hébergements à haute performance énergétique: les écarts, entre l'ambition et la pratique, entre la valeur démontrable et le coût d'investissement, sont à la fois impressionnants et déroutants.

À Dison, le promoteur et la commune étaient en conflit, l'un prônant l'assainissement, l'autre la rétention de l'ancienne usine. La structure en béton armé entraînait des coûts de démolition élevés par rapport à la faible valeur du terrain de cette région marginale.

Tant que les architectes ont été és avec la production de nouveaux bâtiments, ils ont opéré dans des conditions de certitude et de contrôle apparents. Les besoins sont cristallisés dans un dossier programmatique, les moyens et les fins calibrés par le budget, les outils et les procédés de la discipline sont issus de plusieurs siècles d'expérience et de pensée productive, mobilisant des matériaux industriels dans des structures soumettant leurs usagers à une forme de discipline industrielle. Ce contrôle disciplinaire reste essentiel pour les architectes-artistes-chamans de nos jours, pendant qu'ils forment des besoins imaginaires à des structures exagérées: leur autorité professionnelle reste élevée.

Les projets comme Dison et Le Martinet confrontent les architectes à des rôles et des défis radicalement différents. Ici, le contrôle et la certitude sont absents. Les architectes sont appelés ou s'insèrent dans le processus afin d'alimenter le capital social qui adhère encore aux vestiges muets ; pour atteindre un consensus social et une traction économique répondant aux intérêts divergents et permettant de faire avancer un projet; pour gérer un processus de réduction et de subdivision de l'empreinte industrielle; pour assimiler ces enclaves et ces structures à la devise quotidienne de la vie urbaine. L'exercice de jugement et l'usage économique de moyens limités sont la dernière des compétences héritées de l'apogée industriel de la discipline. L'architecte devient Ulysse plutôt que Prométhée: ingénieux et improvisateur, naviguant dans des paysages mal connus et négociant avec leurs gardiens.

Comme le dit un philosophe: «Il ne reste plus grand-chose de la scénographie moderniste de l'action: plus d'hubris mâle, plus d'expertise, plus d'intérêt pour l'extérieur, plus de rêve d'exil dans un espace externe qui se suffirait à lui-même, plus de nature, plus d'opposition radicale, et pourtant le besoin de toujours tout refaire sans cesse dans un mélange étrange de conservation et d'innovation jamais vu dans l'histoire du modernisme»[2].

Les travaux menés par les architectes Dessin et Construction au Martinet font écho à ceux des chantiers anciens: triage et lavage. Entre le pied des terrils et la ligne de chemin de fer abandonnée et envahie, une douzaine de structures en ruine a été démolie. La salle des pendus, une structure robuste en briques, a simplement été restaurée, avec de nouveaux toits et fenêtres. Le pont aérien est aujourd'hui relié à une absence; la salle des machines a été stabilisée, ses fenêtres en béton filigrane réparées, mais l'ensemble demeure à l'état de ruine, ouvert au vent. Le bâtiment, autrefois éclipsé par les chevalements et niché derrière des entrepôts, est aujourd'hui la structure principale de la plaine au bord de la route, une structure à échelle modeste, mais emblématique, éclairant les poutres tronquées et les tabliers de fosses de béton gisant à ses pieds.

Plus loin dans le site, derrière un mur de soutènement de pierres écrasées en gabion, la terre noire a été colonisée par des herbes vives, des feuilles et des fleurs blanches. La vieille salle des locomotives, une belle structure en béton voûté, a profité d'une réfection de sa toiture et de nouvelles vitres; un abri squelettique en acier repose au centre d'une forêt de troncs blancs et élancés; une série de bassins en béton abrite de l'eau calme près des étangs boisés de l'ancienne voie de chemin de fer; traversant un pont stabilisé, une zone est en cours de nettoyage exploratoire par phytoremédiation.

Ces ouvrages sont la phase préparatoire de futurs développements localisés, mais ils semblent se trouver dans les limbes: les bâtiments restaurés restent inoccupés plusieurs années après la fin des travaux. Pour le moment, le résultat est bien loin des ambitions du comité de quartier, alors que le manque d'occupation suggère que le projet dépasse l'engagement de la commune. Malgré cette étrange triangulation, et la grande disproportion entre les 27 hectares et les 3,8millions d'euros qui étaient disponibles pour cette phase, la valeur des travaux entrepris semble remarquable. Informés par des années d'écoute, d'observation et de négociation, les architectes ont pris des centaines de décisions judicieuses à l'égard des bâtiments et des paysages, avec rigueur et sensibilité, mais sans sentimentalisme. Ils ont joué le rôle d'éditeurs, renforçant l'aspect distinctif et durable, mais créant un espace pour les chapitres à écrire. Ainsi, ils ont amplifié les qualités de ce paysage hybride, où le naturel et l'artificiel ne font qu'un. La salle des machines et l'abri, tous les deux ouverts, ne sont pas des vestige romantiques, encore moins une déclaration de renouvellement, mais ressemblent plutôt à une affirmation publique: une invitation à occuper cette machine dans le jardin, un geste d'incomplétude et d'ouverture.

À Dison, les architectes Baumans-Deffet ont joué le rôle d'intermédiaire entre les partenaires qui étaient initialement hésitants ou qui ne cernaient tout simplement pas les possibilités s'offrant à eux. D'après les propres mots des architectes, «Le travail de fond des architectes et urbanistes consiste à définir le projet d'une part comme élément fédérateur entre des logiques marchandes etnon-marchandes a priori contradictoires et d'autre part comme traduction d'une volonté démocratique de rééquilibrage entre des synergies économiques, sociales, environnementales et culturelles.».

La laiterie était une agrégation de structures occupant un site de 400mètres de long, s'étendant dans l'étroite vallée au cœur de la ville. Le travail des architectes était d'abord de démontrer la capacité du site et de l'usine en béton, à la fois au promoteur et à la commune. Convaincus, les pouvoirs publics ont livré une participation financière, déverrouillant l'utilisation des étages supérieurs pour la communauté, proposant des salles de réunion et un théâtre de cent cinquanteplaces, après quoi s'est ajoutée la chaîne de télévision locale. Le retrait des dépendances a permis de créer un espace pour une rangée de nouveaux commerces, tandis que le rez-de-chaussée haut et large de l'ancienne usine a permis d'accueillir deux grands magasins.

En de telles circonstances, la conception architecturale devient une forme d'opportunisme avisé. Le coût de construction de près de 1150€/m2 est un signe de l'efficacité stratégique des architectes. Ils ont utilisé les spécificités de l'ossature en béton pour supporter de nouveaux éléments comme les studios insonorisés. Les colonnes robustes ont été préservées, y compris dans les structures qui ont été retirées; les nouvelles enceintes sont en briques sombres et en acier profilé. La grande colonnade de piliers industriels et la masse de l'usine sont une présence austère et impressionnante aux confins de la vallée. Les espaces publics intérieurs sont aussi nécessairement opportunistes. Déplacés du niveau de la rue pour des usages plus rentables, la cour élevée et le toit-terrasse gisent des deux côtés du foyer du centre culturel, offrant une vue sur la crête boisée de la ville et une sensation de relâchement. Comme au Martinet, le travail des architectes, de division et d'ouverture, est une première étape décisive dans la réappropriation de l'enclave et sa réintégration dans les habitudes et l'imaginaire des citoyens.

Les défis de réutilisation adaptif sortent les architectes de leur zone de confort professionnelle et les emmènent vers de nouveaux territoires et rôles étrangers, mais ils créent aussi de nouvelles tensions au cœur des préoccupations centrales de la discipline. Au Martinet et à Dison, la question d'échelle est inévitable: non pas l'échelle au sens abstrait ou de composition, ni dans une vague perspective humaniste, mais dans la confrontation entre une société atomisée et les vestiges d'une économie mobilisée. L'échelle architecturale se construit socialement, et ceci est indissociable de la tâche de l'architecte. La prise en compte de l'héritage d'une économie mobilisée a requis la construction d'alliances et le maintien de l'énergie collective, ce qui demande une forte implication de l'architecte.

Les outils fragiles et improvisés des architectes du Martinet et de Dison éclairent cette réflexion. Un dessin représente le site minier avec le détachement rêveur d'un enfant, distant et harmonieux, mais finement observé et lentement élaboré. Une grande maquette en carton blanc représente l'usine laitière, tronquée et agrandie, ses grandes salles occupées par un rassemblement de figures en plastique. On n'oserait pas présenter des images si provisoires, si détachées – donc, si ouvertes à l'interprétation – dans le cadre d'un concours. Dans le contexte concurrentiel, les images gagnantes sont souvent celles qui rendent l'architecture complète et palpable: convaincante mais fermée à la participation. Pourtant, le dessin au crayon et la maquette en carton offrent aux usagers un plan inachevé à terminer dans leur imaginaire. Ces moyens ont permis aux architectes de prendre des décisions stratégiques sans tirer de conclusions hâtives sur les détails.

Notre profession serait épuisante et ruineuse si chaque projet devait requérir autant de négociations longues et intenses que celles du Martinet et de Dison. Mais leurs architectes ont trouvé, dans leurs rôles d'éditeurs et d'intermédiaires, une proximité inhabituelle avec les questions auxquelles leur société est en prise. À l'épreuve des courants sociaux et économiques, négociant un lien entre le passé mobilisé et un futur plus granulaire, ils nous prouvent qu'il existe une ingéniosité insoupçonnée parmi nos rangs, capable de naviguer à travers les courants traîtres de notre époque.

Ecrit par William Mann dans le cadre de la publication Inventaires#2 qui complète l'exposition éponyme.

 

[1] Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'architecture, Relevés et observations par Philippe Boudon et Philippe Deshayes, Liège, 1979, p. 18.

[2] Bruno Latour, ‘A Cautious Prometheus? A Few Steps Toward a Philosophy of Design (With Special Attention to Peter Sloterdijk), accessed at http://www.bruno-latour.fr/sites/default/files/112-DESIGN-CORNWALL-GB.pdf

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